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Vers une Europe syndicale

Une enquête sur la confédération européenne des syndicats

Anne-Catherine Wagner

éditions de croquant/savoir/agir 2005. 160 s. ISBN 2914968108
Bogomtale fra forlaget.

Comment mobiliser des forces capables d’opposer une Europe sociale à une Europe des banques et de la monnaie ? Quelles sont les instances susceptibles d’entreprendre ce travail de mobilisation ?
La Confédération européenne des syndicats est indéniablement la structure qui détient le plus de moyens organisationnels pour faire entendre le point de vue syndical à Bruxelles, et sa présence au sein des institutions européennes est à ce titre porteuse d’espoir. Les organisations de dirigeants, organisations patronales ou lobbies, ont toujours cherché à limiter les questions internationales à la sphère économique et financière et à reléguer le social au rang des questions « nationales » ou « locales ». Et pour cause : si les salariés ont besoin de réglementations transnationales afin de lutter contre les politiques de dumping social, les entreprises s’en passent aisément. Le travail mené par la CES pour élargir le champ des problèmes constitués comme « internationaux » s’inscrit dans la logique des luttes menées depuis le début du siècle par le syndicalisme international auprès des institutions internationales. Il porte le projet de faire reconnaître une autre définition de
l’espace international, qui ne soit pas réduit à un espace marchand, mais qui inclut les travailleurs et leurs droits.
Dans cette perspective on ne peut qu’adhérer aux grands objectifs de la CES qui revendique des normes européennes harmonisant par le haut les législations sociales nationales, se prononce pour la négociation de véritables conventions collectives européennes et demande un socle de garanties pour faire reculer l’exploitation des hommes.
Mais ce travail est très loin d’avoir abouti, et les jugements sur le bilan de la CES sont souvent sévères. Certes la CES est aujourd’hui un partenaire reconnu des autorités européennes, mais elle est aussi sommée d’en respecter les règles de bienséance. La CES est « informée » et « consultée » par la Commission sur un petit nombre de domaines sociaux, elle est engagée dans un « dialogue social » encadré et policé avec des « partenaires » patronaux. Et elle accepte en contrepartie (non sans protestations polies) d’avaliser des politiques européennes d’une tout autre portée, qui peuvent être en contradiction totale avec son programme social.
L’enquête auprès des syndicalistes européens montre bien le travail sur eux-mêmes que doivent accomplir les militants pour s’ajuster aux contraintes de l’univers européen et être acceptés dans un petit milieu qui fonctionne selon les règles de la cooptation. Les réussites de ce syndicalisme sont aussi ses limites. Il a certes construit une relative homogénéisation des comportements, des manières de penser et de travailler de syndicalistes issus d’organisations diverses, émanant de traditions nationales contrastées. Mais cette unification passe par l’intégration dans une culture administrative et technocratique spécifique, résultat de longues années de travail en commun avec des partenaires patronaux, des experts, des fonctionnaires de la Commission et d’autres professionnels de l’Europe et du dialogue social européen. Quand Emilio Gabaglio écrit : « Dans cette culture de partenariat, le processus en lui-même, c’est-à-dire négocier des accords pour négocier des accords, prévaut sur le contenu des accords. Pour s’affirmer et être reconnu comme acteur central, il faut produire des accords, à la limite quels qu’ils soient »94, on peut légitimement être perplexe et s’interroger sur l’utilité, pour les travailleurs d’Europe, d’une telle conception de la négociation. Et ce d’autant plus que, de son côté, l’UNICE, l’organisation patronale, ne se résout à signer des accords que quand elle craint que la Commission, le Conseil des ministres et le Parlement n’imposent des réglementations sociales plus contraignantes.
Si la CES est un outil d’unification et de regroupement des syndicats nationaux européens, elle est alors aussi un facteur de division. Elle met tout d’abord en concurrence des syndicats nationaux et, au-delà, des conceptions divergentes du syndicalisme. Les gros contributeurs de la CES, les syndicats allemands, scandinaves, britanniques ont une place centrale dans les instances dirigeantes. Les modèles syndicaux qui privilégient la négociation et la recherche de compromis sont indéniablement mieux ajustés aux contraintes de l’univers européen que les syndicalismes réputés plus « protestataires ». En outre, les hiérarchies entre les syndicats nationaux au sein de la CES reproduisent assez fidèlement celles des PIB. Les syndicats des pays européens les moins riches et les plus récemment entrés dans l’Union européenne, des pays de l’Est notamment, n’ont pour l’instant qu’une position périphérique dans les instances, alors même que ce sont les travailleurs de ces pays qui auraient le plus à gagner à une réelle solidarité syndicale transnationale.
Par ailleurs, le syndicalisme européen n’est pas sans effet sur les paysages syndicaux nationaux eux-mêmes. Dans les pays caractérisés par la division syndicale comme la France, la CES introduit un nouveau principe de concurrence entre les syndicats, contraints de se situer par rapport à l’Europe et qui se trouvent renforcés ou au contraire affaiblis en fonction de leur adéquation avec son mode de fonctionnement. Les questions européennes produisent enfin des tensions au sein même des organisations syndicales. Les syndicalistes européens qui s’acculturent progressivement à un nouvel espace de référence se trouvent souvent en porte-à-faux par rapport aux bases militantes et aux responsables locaux ou nationaux. On a constaté cette tension entre les « Européens » et leur appareil à partir d’une enquête portant plus spécifiquement sur les syndicalistes français. Mais tout porte à croire que ce décalage existe aussi (sous des formes différentes) dans d’autres pays. En Grande-Bretagne ou en Allemagne, les organisations confédérales (le TUC, le DGB) ne sont pas, comme en France, les instances les plus décisives dans la vie des organisations syndicales, ce sont des petites structures chargées essentiellement des questions internationales, faibles par rapport aux puissantes fédérations professionnelles qui ont des attributions importantes et incarnent la réalité du syndicalisme national95. Or la grosse organisation des métallurgistes allemands, IG Metall, s’est prononcée à plusieurs reprises pour une refondation politique et stratégique du syndicalisme européen, les puissantes fédérations britanniques des services publics ou des transports ont exprimé récemment une conception de l’Europe syndicale nettement plus offensive que celle de la direction du TUC. De toute évidence la CES a beau se présenter comme « la voix de 60 millions de travailleurs », de nombreux syndicalistes européens parlent d’une autre voix.
Le syndicalisme ne peut évidemment être un moteur de l’Europe sociale qu’à la condition qu’il ne se réduise pas à l’activité au sommet d’un petit nombre de spécialistes de la CES. Les fédérations syndicales européennes par branche, notamment le transport ou la métallurgie, ont un rôle à jouer dans l’organisation de résistances syndicales. Les mouvements européens de routiers, de dockers, de cheminots ont mis en scène de nouveaux réseaux militants. Les travailleurs des multinationales commencent à s’organiser au sein des comités d’entreprise européens, qui font émerger des solidarités transfrontalières. Les Comités syndicaux interrégionaux, qui organisent des liaisons syndicales dans les zones frontalières, constituent d’autres collectifs articulés aux réalités du terrain96. Certaines initiatives régionales ont beaucoup avancé : le « groupe de Doorn » réunit depuis 1997 des syndicats belges, néerlandais, luxembourgeois, allemands puis français qui cherchent à coordonner leurs revendications salariales et leurs négociations collectives pour éviter la mise en concurrence des salariés par les employeurs. L’engagement européen de nombreux responsables syndicaux de toute l’Europe, les connexions de plus en plus nombreuses avec les ONG ou le mouvement altermondialiste s’inscrivent dans ce processus de construction, par des biais et des canaux multiples, de réseaux transnationaux. Aux pessimistes qui font remarquer que ces mobilisations sont loin pour l’instant de retourner les rapports de domination dans la mondialisation, on pourrait répondre avec un fameux passage du Manifeste du parti communiste : « De temps en temps, les ouvriers triomphent ; mais c’est un triomphe éphémère. Le véritable résultat de leurs luttes est moins le succès immédiat que l’union de plus en plus large des travailleurs », dont les auteurs rappellent qu’elle est « sans cesse détruite par la concurrence que se font les ouvriers entre eux » et sans cesse renaissante97. Les solidarités européennes se construisent progressivement, à partir de luttes, d’échecs, de demivictoires et d’acquis fragiles, parce que ces mouvements construisent des réseaux relationnels, des habitudes de travail et de militantisme en commun.
Faut-il alors opposer un « syndicalisme d’en haut », purement institutionnel et cantonné à Bruxelles, et un « syndicalisme de terrain » qui produirait progressivement mais plus sûrement des résistances collectives à l’échelle européenne ? L’opposition est factice, comme l’est d’ailleurs celle entre « syndicalisme de négociation » et « syndicalisme de contestation » : les conquêtes syndicales ont toujours été obtenues par la combinaison de ces deux dimensions fondatrices du syndicalisme98. La CES ne s’oppose pas aux structures militantes, ne serait-ce que pour des raisons organisationnelles. Pour reprendre les exemples précédents, les fédérations syndicales européennes, les comités syndicaux régionaux, les syndicats du groupe de Doorn sont aussi membres de la CES. Les comités d’entreprise européens résultent d’une directive qui doit beaucoup à la présence syndicale à Bruxelles et leur fonctionnement repose sur l’aide de la CES et des institutions européennes. Une partie de plus en plus importante de l’activité de la CES est liée au travail de diffusion du syndicalisme européen dans des lieux plus diversifiés et, en particulier, au sein des entreprises.
La CES a connu des changements importants ces dernières années, ne serait-ce que du fait de la diversification à la fois géographique et syndicale de son recrutement. Cette extension transforme le fonctionnement de l’institution qui n’est plus aussi consensuelle qu’à ses débuts : la CES connaît aujourd’hui des débats et des controverses internes, qui ne peuvent qu’aller dans le sens d’une repolitisation.
De ce point de vue, les tensions et divisions produites par l’européanisation des syndicats nationaux ont leurs vertus. L’ouverture sur d’autres définitions du syndicalisme permet d’échapper aux routines et aux formes de pensées qui enferment dans le cadre de la nation, rendant possible une rupture avec les particularismes nationaux voire nationalistes des traditions syndicales. Cette internationalisation progressive des manières de penser et d’agir des syndicalistes est sans doute un des résultats les plus importants du syndicalisme européen, dans la mesure où c’est sur cette conversion que reposent les conditions d’un ancrage plus effectif des solidarités européennes dans les pratiques syndicales.
La situation des syndicalistes européens éclaire ainsi une diversification possible des filières d’accès aux espaces internationaux. Si la diversité des langues, l’hétérogénéité des schèmes de référence et d’identification des travailleurs européens font souvent obstacle à la construction de réseaux de solidarité, les militants apprennent à mobiliser des savoir-faire dont la légitimité tient justement à leurs conditions sociales d’acquisition, éloignées de celles des classes supérieures. Le recours aux travailleurs immigrés, aux frontaliers, la reconversion des militants internationaux, la requalification de filières socialement disqualifiées sont des formes de « bricolages » qui apparaissent particulièrement prometteurs pour la construction d’une Europe syndicale. Sous certaines conditions, et grâce notamment aux dispositifs législatifs européens, il n’est pas exclu que les entreprises multinationales contribuent indirectement à la formation et à la mobilisation de ces ressources militantes.
Progressivement, se forge ainsi un ensemble de dispositifs, dispersés et disparates, fragiles face à la puissance de la mondialisation économique et financière et pourtant essentiels dans la construction d’un nouvel internationalisme. L’Europe ouvre des possibilités juridiques et politiques nouvelles dont les syndicats doivent se saisir, comme d’ailleurs les autres acteurs du mouvement social99. La force pratique et symbolique que confère l’inscription internationale peut être mobilisée dans les conflits européens, comme dans les conflits avec les patrons les plus « locaux ». La CES n’est pas en tant que telle une organisation militante, mais les militants peuvent se l’approprier ; elle rend possible la formation progressive de dispositions internationales et internationalistes au sein des syndicats.
Certes la CES n’émane pas d’un mouvement européen qui lui préexisterait. Mais l’histoire enseigne que les mouvements collectifs ne naissent pas du vide. Le caractère balbutiant du mouvement social européen reflète celui de l’espace social et institutionnel européen lui-même. Le partage des mêmes idées, l’existence d’intérêts communs (qui sont d’ailleurs loin d’être immédiats ou du moins immédiatement perçus) n’ont jamais suffi à eux seuls à susciter la formation de groupes sociaux durables et durablement mobilisés. On est ici ramené à la question de la formation des collectifs et des conditions sociales de leur cohésion. Pour qu’il y ait sentiment d’appartenance à une même classe ou à un même groupe, pour que s’établissent des liens effectifs, il faut un minimum d’institutions unificatrices, il faut qu’il y ait un début de vie collective commune. Pour qu’une mobilisation collective soit possible, il faut avoir le même espace de référence, il faut pouvoir se réclamer des mêmes droits, il faut quelquefois aussi avoir les mêmes ennemis. Et ce n’est sans doute pas le moindre service que les institutions européennes peuvent rendre au mouvement social européen.

Notes :
94. Emilio Gabaglio, Qu’est-ce que la CES ?, op. cit., pp. 51-52.
95. Jean-Marie Pernot, « Trente ans de Confédération européenne des syndicats » dans Les Cahiers de l’Institut CGT d’histoire sociale, n° 90, juin 2004.
96. Les 38 comités syndicaux interrégionaux, mis en place à partir de 1976, doivent favoriser la coopération syndicale dans les zones frontalières où les échanges économiques sont importants. cf. Jean-Claude Prince, Le Défi de l’eurosyndicalisme. Les comités interrégionaux en Europe, Genève, Ed. CJE, 1996.
97. Karl Marx, Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste, Paris, Éditions
sociales, 1976, pp. 42-43.
98. Pierre Bourdieu, « Pour un mouvement social européen », Le Monde diplomatique, juin 1999.
99. Voir à ce sujet le dossier « Europe : le passage obligé », Vacarme, n° 23, avril 2003.